Entre Annaba et Agadez, après la mer d'eau la mer de sable. Et sur cette mer une frêle passerelle (note 42), longue de 2000 kilomètres, essaie de ne pas se laisser submerger par les flots envahissants du sable poussé par le vent, de ne pas se laisser briser par les roues des camions. Bien sûr certains délaissent cette passerelle de bitume crevassé et roulent à proximité, ou plus à l’écart, évitant ainsi les nids-de-poule, contournant quelque relief. Mais à préférer le sable au simili-goudron on risque à tout instant de tomber dans le piège d'un obstacle mal apprécié, d'une zone de sable plus mou déviant soudain la moto vers un champ de roches, ou plus simplement la freinant puis l'arrêtant... Nous préférons suivre la piste goudronnée – nous savons qu'elle l'est jusqu'à environ 50 km au sud de Tamanrasset, mais nous ignorons alors ses lacunes.
Tout au long de la Transsaharienne, nous rencontrerons souvent les mêmes personnes, parcourant cette mer de sable à une vitesse proche de la nôtre. Le hasard des bivouacs et des pauses le long de la piste fait que tous les jours, les uns dépassent les autres, et que nous finissons par nous reconnaître, nous saluer par un geste de plus en plus familier.
Préposé au culte du souvenir (on m'a prêté un appareil reflex Canon du meilleur goût), j'accélère souvent mon allure pour précéder mes covoyageurs de quelques hectomètres, souvent m'éloigner un peu de la piste, puis m'arrêter pour les photographier. Et parfois j'en profite pour rouler sur un épineux qui perfore mon pneu. Ma première crevaison se produit au sud d'In Salah. Pour pouvoir soulever la roue avant, nous appuyons le sabot de protection du moteur sur un jerrycan d'essence. L'attitude de détresse que prend illico la moto attire l'attention d'un automobiliste de passage, qui, au volant de sa Peugeot 504, nous propose d'abord son aide, puis, ému par notre refus poli, deux canettes de bière conservées dans la fraîcheur d'un chiffon mouillé. Il vient de France, et va vendre quelque part en Afrique sa 504, à un prix lui payant le voyage et quelques mois de dépenses courantes.
Entre In-Guezzam et Assamakka (postes frontières algérien et nigérien), quelques dizaines de kilomètres de piste d'un sable souvent très mou, qui s’élève peu à peu. Loin en contrebas, deux voitures nous narguent en filant rapidement.
À Assamakka, des dizaines de véhicules de tout type ont totalement déchargé leur cargaison, en attendant un contrôle par les douaniers. Ceux-ci terminent leur journée de travail à 18 heures. C’est alors tout un petit village qui s’organise pour le repas du soir et la nuit. Les gens font connaissance, sympathisent. Deux étudiants Italiens nous invitent à partager leur risotto. Il est fameux ! Les Italiens sont bavards et gais, ils auraient pourtant des raisons de se lamenter : à In-Guezzam, en discutant avec un voyageur habitué de la Transaharienne, celui-ci leur a proposé de ne pas suivre la route « normale », mais de le suivre lui, dans un parcours hors-piste. Nous comprendrons plus tard que cela lui permet d’éviter la solidarité du désert, et de ne pas être ralenti par les voitures ensablées. Dans les passages étroits elles bloquent la piste (note 42), et surtout il faut leur porter assistance, avec des pelles, des plaques de désensablage et de l'huile de genou. Mais, arrivée trop vite au sommet d’une petite dune, sa 504 a décollé et s’est plantée sur le flanc de la dune suivante. Le break des Italiens a suivi la même trajectoire et a atterri sur le coffre de la 504. Un camion-benne qui suivait (moins vite) la même piste a treuillé leur voiture dans la benne, et l’a déposée au poste frontière. En attendant de savoir comment ils allaient rentrer chez eux, ils préparaient un risotto.
Le lendemain nous sommes à Arlit, qui marque la fin des 550 km de piste de sable. La bière, le vin et le camping y sont agréables, de même que les mines d'uranium.
Dans le restaurant du camping, un Suisse, touristant au guidon d’une BMW 850 GS, nous explique qu’il a pris sa retraite à 35 ans pour voyager, après avoir mis de l’argent de côté. Chef de service dans une entreprise chimique suisse, c’est bien payé, qu’il nous affirme. En provenance de la table voisine, un individu de type ardécho-méditerranéen s’adresse alors au jeune retraité, en lui demandant s’il se souvient qu’ils se sont rencontrés dans un restaurant de Tamanrasset, et qu’il avait conclu un marché avec un camionneur. Le Suisse opine du chef (de service), et celui qui se présentera comme le Garagiste Grec D’Aubenas (le célèbre GGDA) raconte son histoire, bientôt écoutée par une petite foule rapidement attroupée.
De Tamanrasset à Arlit, seuls quelques dizaines de kilomètres sont goudronnés. Il est fréquent que des camions se chargent de voitures ou de motos pour faire la traversée. C’est ce qu’avait demandé GGDA. Mais une fois sa voiture chargée sur un camion, le camionneur, également truand, avait prétexté des pannes pour demander à GGDA de payer des réparations dans un garage de Tamanrasset, probablement complice. Puis, arrivé à Arlit, il demandait encore de l’argent pour décharger la voiture. En attendant que GGDA se résigne à le payer, il s’est installé à l’hôtel d’Arlit, après avoir garé son camion au camping.
La foule compatit, puis prend une décision : à l’aube le lendemain matin, à l’aide de fûts de 200 litres et de planches de coffrage, nous sommes une quinzaine de personnes à confectionner une rampe par laquelle la voiture de GGDA reprend sa liberté. Vengeance de GGDA : prétextant une petite panne du moteur du camion, il avait commencé à le démonter (et ne le remontera pas !)
Après quelques jours dans les montagnes de l’Aïr, dans un village de brousse dirigé par un pasteur Ardéchois, nous atteignons Agadez. Nous y passons deux après-midi avec les Forgerons d’Agadez. Sur la terre battue d’un hangar ouvert sur la rue, ils fabriquent en acier, en argent ou en cuir, des objets traditionnels nigériens, en copiant les photos qui illustrent magnifiquement un catalogue du musée de Niamey.
Quand nous reprenons la route du retour, en direction d’Alger, nous croisons un camion bien connu de nous, transportant dans sa benne une 504. L’avant est manifestement plié par un atterrissage violent contre une dune. Des bouteilles de bière brisées tintinnabulent dans le coffre défoncé par un break italien.
Note 42 - La Transaharienne, route qui relie Alger à Lagos.
Note 42- Par exemple, une R4 occupée par trois Pères blancs, lourdement chargée et fréquemment ensablée. La galerie de toit est alourdie par quelques jerrycans en plastique translucide, visiblement pleins d’essence. En réalité, il s’agit d’un bon cognac, qui, telle la lettre volée d’Edgar Allan Poe, a été dissimulé par sa mise en évidence.